Un bar historique

La Bretelle et la rue des Étuves ou l’histoire d’un irréductible bistrot, dernier vestige d’un passé haut en couleurs.

Dans la Genève des années 1970, la rue des Étuves a une réputation bien trempée, qu’elle trimbale « comme une gueule de bois à travers le temps »1. Les nombreux cafés-restaurants qui l’animent le soir venu attirent une remuante clientèle hétéroclite : immigrés de tous bords, ouvriers, enfin tout le Saint-Gervais populaire qui incarne encore un certain esprit festif et frondeur, dont les racines remontent loin à travers les siècles. « On y passe. On y flâne. On y titube », clamait en 1972 la Tribune de Genève, dans l’interview d’une accordéoniste qui fait les bistrots de la rue tous les weekends. « De la bagarre de temps à autre »2 également. Musique, fête et mouvement, chaleur humaine, rires et odeurs : voilà à quoi devaient ressembler les Étuves en 1979. C’est en cette année que Marie Claire Roulin, accordéoniste chevronnée et habituée de la rue depuis une quinzaine d’années rachète, « sans réfléchir » et grâce au soutien de son amie, le café la Channe Valaisanne pour en faire la Bretelle. Le troquet s’inscrit alors dans cette rue animée, dans laquelle l’accordéon et la valse musette sont rois. La Bretelle se distingue pourtant par la clientèle gay et surtout lesbienne qui la fréquente à ses débuts. Rapidement pourtant, Marie-Claire est fière de prôner la mixité gay-lesbienne-hétéro qui règne entre ses murs. Une population haute en couleurs fréquente l’établissement : « squatters, étudiants, homos, les copains comédiens aussi »3. Bien sûr, l’accordéon, le piano à bretelles d’où le bistrot tire son nom, occupe une place importante. La patronne régale ses clients de ses talents de musicienne à l’occasion de fiestas endiablées. Spectacles de théâtre, lectures de poésie ou mélanges de tous les genres complètent l’animation culturelle du lieu, qui rapidement devient célèbre pour les soirées qu’on y passe. Soirées mouvementées, parfois, comme lorsqu’en 1985, un habitué est écroué pour avoir attaqué au couteau un client « qui voulait l’empêcher de déclamer des textes de Jacques Brel »4… Comme quoi, malheur à qui s’interpose face à la poésie ! « En fin de semaine, c’est de la folie »5, admet Marie-Claire dans une interview pour le Nouveau Quotidien en 1997 consacré aux « vertus de la chanson populaire », avant d’ajouter que ce que les gens viennent chercher ici, c’est la convivialité qui se construit en reprenant tous en cœur des airs connus, guidés par l’accordéon de la patronne. « Les gens en ont besoin : c’est vital ».

Petit à petit, la rue des Etuves évolue et se vide. Les anciens cafés et restaurants changent de propriétaires et d’ambiance, puis ferment les uns après les autres. En 2007, voilà quelques années que la Bretelle est le dernier de ces bistrots d’antan, et Marie-Claire de se demander si « les Étuves sont aujourd’hui plus aseptisées ? » Et la réponse : « on essaie de ne pas trop l’être »6. Triste constat de la fin d’une époque et du nouveau visage que revêt l’historique quartier de Saint-Gervais. La Bretelle, pourtant, résiste, et offre toujours à ses clients le charme désuet de son ambiance de guinguette.

En 2008, le numéro 17 de la rue des Etuves est rénové et la Bretelle ferme ses portes le temps des travaux. La même année, après presque trente ans d’exercice à la tête de son bistrot, Marie-Claire rend son tablier et passe le flambeau à Noémie, aidée de son ami Marc. Ils sont eux aussi des artistes, et se lancent dans l’exploitation du lieu dans le respect de son nom, qui ne changera pas jusqu’à aujourd’hui, de son histoire, et de l’esprit Bretelle que le bar a acquis au cours de ses années d’existence. Ils « se sont promis de perpétuer la tradition des cafés des Étuves, où la fête débordait fort tard dans la rue »7 révèle en 2009 un article de la Tribune consacré aux Étuves. Noémie tient la barque pendant quelques temps, jusqu’en mars 2011, où elle remet la Bretelle à Ethiopia et Francesca. Les deux nouvelles gérantes mènent la barque dans la lignée du cap amorcé au cours de ses nombreuses années de route. Ainsi, mixité, extravagance, esprit contestataire et à contre-courant sont toujours à l’honneur ; la clientèle, elle, est toujours bigarrée et mêle des premiers adeptes des années 80 comme de nouveaux arrivés. La rue des Etuves, dans ces années, voit son évolution s’accélérer, avec l’implantation de commerces destinés davantage aux travailleurs huppés du centre-ville rive-droite qu’au populaire d’antan. La Bretelle fait alors figure de dernier bastion de l’âme de l’ancien Sait-Gervais, village d’irréductibles résistant aux assauts du temps et d’une progressive gentrification du quartier. En automne 2014, finalement, les deux comparses annoncent vouloir remettre le troquet, et cherchent à qui le confier pour que perdure encore l’esprit Bretelle, cher à des générations de Genevois buveurs, noceurs, mélomanes et bons-vivants. L’acquéreur sera l’association Les Amis de la Bretelle, formée pour l’occasion, qui aujourd’hui encore perpétue cet esprit et tient collectivement les rênes de l’établissement, désormais à la fois vestige de l’antique quartier, témoin du temps qui passe, et modèle innovant de gestion associative et bénévole.


1 Le Temps, 16 octobre 1999.
2 Tribune de Genève, 3 mars 1972.
3 Le Temps, 16 octobre 1999.
4 Journal de Genève, 19 juillet 1985.
5 Le Nouveau Quotidien, 28 février 1997.
6 Tribune de Genève, 22 septembre 2007.
7 Tribune de Genève, 7-8 février 2009.

Une institution genevoise

En 1979, le restaurant à fondues du numéro dix-sept ferme ses portes et la Bretelle voit le jour. A son origine, le bar cible une clientèle lesbienne et gay. Il devient vite un haut lieu de la mixité genevoise. « On s’y rend sans juger et sans être jugé », affirme la Tribune de Genève dans un article de 2009 consacré à la célébration des trente ans d’existence du bar. Si sa vocation de bastion de la mixité genevoise a contribué à la célébrité de la Bretelle, le bar doit en grande partie son renom à la place prépondérante qu’y tient l’accordéon. La fondatrice de la Bretelle, accordéoniste chevronnée, a veillé à promouvoir son instrument en invitant des musiciens et en se produisant elle-même tout au long de l’histoire du bar lors de soirées festives et dansantes au son du piano à bretelles, dont le lieu tire son nom.

En 1987, mille quatre cent citoyens s’indignent de ce que le Département de Justice et Police interdise les bals musette dans les bistrots de Saint-Gervais « où depuis cinquante ans l’on pouvait danser au son de l’accordéon pendant toute la semaine », « dans une ambiance chaleureuse et musicale » . Le bar, au côté des autres cafés populaires du quartier, monte au front et signe la pétition pour sa sauvegarde. A la Bretelle, l’on s’est toujours battu pour les valeurs essentielles que sont la convivialité et la musique, et la tenancière d’alors écope d’une amende pour avoir osé outrepasser ses droits en défendant la valse ou le tango face aux tristes restrictions imposées par le Département.

Depuis sa création et jusqu’à aujourd’hui, la Bretelle a toujours été un lieu d’échanges et de culture, avec par exemple l’organisation de lectures publiques, la présentation de pièces de théâtre et, bien sûr, une animation musicale importante de « la plus petite scène de Suisse romande ».